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Christian Schumacher : «Ces établissements belges sont sans pitié»


 

Le Quotidien  2012-12-17

 

Christian Schumacher sait combien les gens cèdent vite aux offres alléchantes des établissements de crédit belges. Attention au risque de surendettement.

Entretien avec notre journaliste
Geneviève Montaigu

Environ 800 dossiers de surendettement enregistrés par an, dont la moitié traitée par la Ligue médico-sociale, qui s'ajoutent à ceux qui sont en cours. Mais il y a aussi 10 000 requêtes introduites chaque année en matière de saisie sur salaire. Et 60% des personnes qui se rendent à la Ligue médico-sociale pour un problème de surendettement ont succombé aux sirènes des impitoyables établissements belges de crédit. Tour d'horizon avec Christian Schumacher, chef du service d'information et de conseil en matière de surendettement à la Ligue.

Selon l'Association des banques et banquiers, les situations de surendettement naissent souvent d'une incompétence à établir un budget familial. Vous partagez cet avis?

Christian Schumacher : Nous recevons chaque jour des familles en détresse, l'avis de l'ABBL ne m'intéresse guère. En cas d'annulation des dettes, ce sont surtout les banques qui trinquent. Cela aura peut-être un effet préventif, car ils vont sans doute y réfléchir à deux fois avant de prêter de l'argent. Les situations de surendettement naissent à 75 % à la suite d'un accident de la vie, ne leur en déplaise. On parle aujourd'hui de 75 % de surendettement passif contre 25 % de surendettement actif. Mais c'est quoi un surendettement actif. Y a-t-il une personne au monde qui se mette activement dans une situation de surendettement? Non, il faut être fou. Nous parlons de mauvaise gestion budgétaire. Regardez les publicités de certaines banques qui vous incitent à "profiter aujourd'hui" pour mieux "payer demain"! Mais personne ne vous dit d'épargner en cas de coup dur demain. Nos parents faisaient un crédit pour acheter une maison et à la limite pour acheter une voiture et c'était tout. Je me souviens de ma grand-mère qui conservait une enveloppe dans la cuisine dans laquelle elle mettait chaque mois un douzième du montant de l'assurance. Quand l'assureur passait, elle lui tendait l'enveloppe avec une tasse de café, et pendant ce mois-là, elle n'avait pas de problème. Mais l'explosion des crédits va de pair avec la révolution industrielle et la société de consommation ne fait pas de cadeau. Aujourd'hui, vous avez des cartes de crédit que vous délivrent certaines grandes surfaces et qui vous permettent de payer en trois, cinq ou dix fois sans frais. Quand vous achetez une télévision à 800 euros, le vendeur vous dit que vous pouvez encore acheter jusqu'à la limite de votre carte. Cela n'a rien à voir avec des gens qui vivent au-dessus de leurs moyens. Nous ne voyons quasiment jamais des gens qui ont financé des vacances avec un crédit.

Qui vient vous voir et que vous disent-ils?

Déjà, pour venir chez nous, ce n'est pas évident. Pour le dire de façon caricaturale, les gens préfèrent encore aller chez le dentiste. Toutes les couches de la société sont touchées, mais il est vrai que nous avons rarement un fonctionnaire qui franchit le seuil de la Ligue, ils représentent 5 % seulement de nos dossiers. Pour être surendetté, il faut d'abord être endetté. On fait d'abord un crédit pour la voiture, puis éventuellement la maison, ou encore pour le mobilier. On arrive alors à un cumul des crédits et on tombe vite dans le rouge à la banque. Et on a même tendance à creuser le découvert, jusqu'à ce que l'on se retrouve à contracter un autre emprunt pour financer le découvert. Cela devient un engrenage, un véritable cercle vicieux, et on a honte de retourner voir sa banque pour demander encore de l'argent, car on sait très bien que ce banquier-là ne va pas accepter, alors on se tourne vers la Belgique. Au moins 60 % des gens qui viennent me voir ont un crédit en Belgique.

Ces établissements belges de crédit font du véritable racolage et dans toutes les langues ici au Grand-Duché...

Quand ces crédits à la consommation ont fait leur apparition en Belgique, cela se passait juste à la frontière, dans le café, sur l'aire d'autoroute d'Arlon. Ce ne sont pas des banquiers, ce sont des intermédiaires de crédit, même s'il y a toujours une banque derrière. Quand les gens entrent dans un garage et achètent une voiture à crédit, ils s'imaginent avoir contracté un emprunt auprès d'une banque luxembourgeoise, voire auprès du garage. Mais, en réalité, ils ont contracté sans le savoir un crédit auprès d'une institution belge, et ils ne comprennent pas pourquoi ils reçoivent des courriers de Bruxelles. Ces institutions sont sans pitié.

Comment opèrent ces institutions pour précipiter les clients dans le surendettement?

Elles procèdent par une cession sur salaire. Au Luxembourg, une banque vous envoie un avis de cession sur salaire au plus tôt après trois mois de non-paiement de votre mensualité. Les Belges vous l'envoient, au plus tard, après deux mensualités impayées. Ils sont donc toujours les premiers à introduire la cession sur salaire et les premiers à l'obtenir. La cession au premier rang est donc détenue par le créancier belge et le deuxième est dans la file d'attente. Si vous devez rembourser un crédit de 10 000 euros via cession sur salaire à raison de 500 euros par mois, ça va prendre du temps. Et le second créancier doit attendre jusqu'à ce que le premier soit intégralement remboursé, avant d'arriver en rang utile.

Ne parvenez-vous pas à trouver des arrangements avec ces créanciers-là?

Quand on demande des arrangements avec les Belges, même avant qu'il soit trop tard, ils nous disent que c'est impossible de négocier, car leur programme informatique ne permet pas de changer la structure du crédit, comme, par exemple, d'ajouter deux mensualités à la fin du crédit. Il s'agit pour eux de procéder à la dénonciation du crédit pour pouvoir ajouter des indemnités de retard et des indemnités de procédure. C'est très grave et difficile à comprendre. Le député Eugène Berger (NDLR : DP) a mis le doigt sur ce problème et a invité la ministre (NDLR : Marie-Josée Jacobs, ministre de la Famille) à mettre en place une campagne de prévention au niveau luxembourgeois pour mieux éclairer les gens sur les publicités belges qui vous invitent, sinon incitent, à consommer du crédit. Vous pouvez obtenir un crédit de 5 000 à 100 000 euros dans la journée et par téléphone. Pour les gens qui se tournent vers ces établissements, il ne s'agit pas d'un choix, c'est souvent la dernière solution, et plus le client est risqué, plus le taux d'intérêt est élevé. C'est logique.

Étes-vous également d'avis, comme le suggère l'Association des banques et banquiers, d'introduire un cours d'éducation financière dans les programmes scolaires?

Oui, tout à fait. D'autant qu'il est rare que les parents éduquent leurs enfants dans le bon sens en ce qui concerne l'épargne. Nous avons participé à la foire de l'Étudiant pour une campagne de prévention avec le Centre information jeunes et l'Union luxembourgeoise des consommateurs. Beaucoup de jeunes sont passés au stand et nous avons observé leur tenue vestimentaire, et c'était souvent un défilé de Louis Vuitton et de Gucci. On voit bien que les parents ne freinent pas les dépenses, et d'ailleurs c'est aussi une cause de surendettement cachée. Nous avons à la Ligue un service qui s'appelle "promotion de la santé" et nous travaillons sur le concept de la santé financière, car c'est un volet de la santé générale de l'être humain. Nous faisons de la prévention dans les établissements scolaires, mais sur l'invitation d'un professeur. Et là encore, c'est trop rare, car ils ne sont pas toujours prêts à renoncer à une heure de cours qui leur est précieuse. On fait beaucoup de prévention, mais elle se fait discrètement, car nous nous rendons auprès de groupes ciblés comme Forum pour l'emploi, Proactif, l'armée luxembourgeoise, l'école de police, etc. On rédige également des communiqués de presse. Par exemple, avant la semaine du Logement, pour inviter les ménages à venir chez nous faire analyser leur situation financière par un non-commercial qui n'a rien à leur vendre sinon de bons conseils. Il faudrait un concept général, structurel, pour éduquer les jeunes. En Belgique, les enfants sont au contact de cette matière dès la maternelle où ils s'amusent à tenir un magasin pour apprendre la valeur de l'argent. Du moins, les premières notions.

Vous avez toujours plaidé en faveur de l'introduction de la faillite civile. Pourquoi? Et pensez-vous qu'il y en aura beaucoup?

Nous la revendiquons depuis longtemps. Au début, le gouvernement a toujours refusé la faillite civile parce qu'il ne voulait pas déresponsabiliser les gens, selon un principe très judéo-chrétien. Imaginez-vous quelqu'un qui gagne 1 600 euros, qui a 58 ans et qui a 100 000 euros de dette et une capacité de remboursement de 100 euros par mois, décidée par un juge sur une période maximale de 7 ans, comme c'était le cas avant la loi. Cette dette ne sera jamais remboursée. La personne paiera 100 euros pendant 84 mois et c'est tout. Il n'y avait donc pas de solution pour elle. Mais je pense que peu de gens vont finalement être victimes d'une faillite civile, car ils vont tout tenter avant d'en arriver là, surtout si 60 % des créanciers sont d'accord avec un plan conventionnel qui évite la phase judiciaire. Personne ne va faire la queue pour espérer sa faillite.

Est-ce que ce sera difficile, selon vous, d'obtenir le taux de 60 % de créanciers prêts à renoncer à leur argent pour autoriser la faillite civile d'une personne surendettée?

Je suis curieux de le voir. Mais c'est déjà une très bonne chose. Avec l'ancienne loi, il fallait l'unanimité des créanciers pour que le plan de remboursement soit accepté. Les créanciers préféreront sauver les meubles et récupérer un peu de leur argent plutôt que de risquer un jugement de faillite civile qui effacera l'intégralité de la dette. En revanche, cette loi n'entrera en vigueur que dans un an et c'est long.

Êtes-vous gêné par le fait que toute personne ait le droit de consulter le répertoire des faillites civiles?

Oui. On craint que cela pose un problème pour les personnes qui recherchent un logement ou un emploi. C'est encore une fois une forme d'exclusion pour les plus vulnérables. J'imagine le retraité qui s'ennuie et, pour passer le temps, va voir si ses voisins sont fichés ou pas. Pour le ministre de la Famille, il n'y avait pas d'autre choix sinon celui de publier la faillite civile dans les journaux. Vous êtes fiché dès le début de la procédure. Cela nous gêne énormément, car vous pouvez être sûr qu'aucun propriétaire ne vous donnera de logement si vous êtes fiché.

Idem pour un nouveau travail. Sans parler du fameux retraité qui le soir va entrer dans le bistrot et annoncer à tout le monde qui dans le village est fiché.

Quelle était la motivation du législateur?

Transparence et publicité vis-à-vis du créancier. Toute personne doit avoir le droit de consulter le répertoire. La Commission nationale pour la protection des données n'a rien trouvé à y redire. Certains députés ont dit que ce répertoire allait poser problème.


Ligue :Christian Schumacher rejoint la Ligue médico-sociale en 1997, où il occupe, encore actuellement, le poste de chef du service Surendettement.

Privé :Christian Schumacher est né le 18 février 1967 à Esch-sur-Alzette. Il est père de deux enfants.

Université :En 1992, il achève ses études à Nancy II, sanctionnées par un master en économie, filière «monnaie et finances».

Loi :Le 12/12/2012, 12 ans après la première loi sur le surendettement, Christian Schumacher se satisfait du vote des députés introduisant la faillite civile pour laquelle il a longtemps bataillé.

Scolarité : Après l'école primaire de la Grand-Rue à Esch-sur-Alzette, il intègre le lycée de garçons de cette même ville pour en sortir avec son examen de fin d'études secondaires classiques en 1987.

http://www.lequotidien.lu/interview-du-lundi/40584.html